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Naviguant sur la route des
îles KERGUELEN, entre les "40 èmes Rugissants et les 50
èmes Hurlants", je revois encore des paquets de mer gigantesques, monstrueux, se ruer sur nous. D'une hauteur supérieure au bateau, les énormes déferlantes se brisent sur le pont en détonant comme des coups de canon; elles submergent et balayent tout sur leur passage, inondant le matériel de servitude qui, arrimé fort heureusement, fait
corps avec l'ensemble. Par quel miracle l'étrave arrive-t-elle à se sortir de cette eau bouillonnante pour pointer dans le
ciel ? - Comme un nageur, elle reprend peut-être sa respiration
! - Car, à nouveau, elle plonge avec force dans une explosion d'écume, au milieu du bruît assourdissant du moteur qui s'emballe, puis s'
étouffe 1'instant d'après. Ainsi, les coups de boutoir répétitifs font que le bateau craque de toute part et avance par saccades, tel un vieux tortillard cahotant à travers la montagne. Simultanément, les plaintes lugubres du vent en furie se déchirant sur les filins, et le tintement monotone et sinistre des manilles
frappant la mature métallique, n'arrangent en rien notre
moral !
Les mouvements incessants avec l'odeur particulière d'une mer en colère soulèvent l'estomac; cela dure des heures et des heures... Sur les rayonnages d'une bibliothèque, les livres ne cessent de basculer d'un
côté sur l'autre. A chaque hublot, les rideaux en grosse toile rouge se balancent au même rythme. Derrière les vitres rondes, le ciel noir chavire pour laisser place aux vagues grises tumultueuses; puis, à nouveau, le ciel noir réapparaît et ainsi de suite. Au moment des repas, seuls les gens bien amarinés viennent à table. Mais ces jours-là, personne n'a le
cœur à rire, l'appétit ne va pas fort. Les places se libèrent vite; finalement, tout le monde préfère aller se coucher...
Une nuit, en pleine tempête, le Chef de Quart réveille en sursaut le groupe des aviateurs. Le système, qui maintient les pales repliées de l'hélicoptère embarqué, menace de s'arracher. Nous sommes sept à nous habiller, tant bien que mal, à la
hâte. Le vent, le froid, la pluie qui cingle le visage, ont vite fait de remettre les idées en place. Nous avançons avec peine, courbés en deux dans le noir, en cramponnant le bastingage. L'équilibre est instable, le bateau bouge dans tous les sens. Lors de la réparation, le mécanicien ne peut se tenir seul, debout, sans risquer la chute; toute l'équipe se serre en demi-cercle autour de lui, le coinçant contre le fuselage; un aide l'éclaire d'un minuscule faisceau de lampe torche. Les corps
arc-boutés font obstacle à la violence du vent; les mains agrippent fermement l'appareil et les vêtements des autres pour éviter d'être emportés à la mer. Bien vite, les yeux se brouillent de larmes dues au froid, et de gouttes de pluie. Les minutes paraissent interminables en de pareilles circonstances, pourtant, il faut tenir bon. De retour dans la
cabine, le sommeil a disparu; mais, la
tiédeur du lit, la fatigue, le bercement régulier et le ronronnement des machines permettent de se rendormir assez vite.
Une autre fois, en vue des îles CROZET, il est décidé d'amener le courrier par hélicoptère avant la tombée de la nuit.
- Le courrier est "sacré" dans les coins perdus du Globe; surtout ici, où les gens n'ont droit qu'à un message de cinquante mots par semaine avec un membre de leur famille. Les lettres, même si elles datent de deux ou trois mois, ont une valeur inestimable - Dès le décollage du pont d'envol (équipage: METZGER, VINCENT), la pluie fait son apparition. Elle dessine une multitude de ronds sur
la mer grise; le ciel s'assombrit vite. Bientôt, le bruit créé par le survol des installations à terre rameute les vingt-deux hivernants, comprenant l'arrivée imminente de la relève. L'accueil est chaleureux, enthousiaste,
avec des embrassades humides et des grandes tapes dans le dos. Toutefois, on ne s'attarde guère, la nuit est là; un autre équipage reviendra
tôt demain, en commençant le déchargement de la cargaison. Le retour s'effectue dans le noir vers le navire ancré au large, éclairé de mille feux, là-bas. Des bourrasques secouent notre machine. Je sens le pilote nerveux, car l'approche est délicate. De plus, la brillance de chaque lampe du bateau est multipliée par autant de gouttelettes d'eau qui courent sur notre pare-brise. L'effet est superbe, mais l'éblouissement rend impossible le pilotage de précision.
Nous demandons l'extinction totale des feux; le Commandant rechigne, craignant un abordage quelconque. Le temps de la décision, nous tournons autour du navire. Les mers sont
plutôt désertes par ici. J'essaie de calmer le pilote qui hurle dans le micro. La plate-forme arrière, sur laquelle on doit se poser, monte et descend sans cesse au gré de la houle, en mouvements circulaires continus. Je crains un bain forcé dans cette eau glacée; ce serait problématique pour notre survie. Finalement, nous appontons un peu durement sur le bateau tous feux éteints, grâce à la lueur de notre phare.
Des 502 appontages effectués, il fut l'un de mes plus mouvementés... Ces moments forts sont encore très vivaces; les images défilent d'une rare netteté et resteront toujours gravées dans ma mémoire.
Sous de telles latitudes, l'océan et le ciel sont souvent capricieux; au cours de ce voyage, nous avons essuyé une dizaine de cyclones en quatre mois, avec, par trois fois, des rafales de vent dépassant les
300 km/h !...
Mais il arrive qu'un rayon de soleil allume tout à coup un gigantesque arc-en-ciel. Les couleurs irisées ressortent alors
magnifiquement sur le fond noir des nuages. Le bateau blanc, un peu jauni par la rouille, danse ragaillardi sous cette arche céleste, au milieu d'une eau grise aux reflets verts surmontés d'écume. Les grands oiseaux marins reviennent en planant, signe d'une accalmie. Tout le monde soupire, en pensant que la chance nous a souri une fois de plus.
Récit de VINCENT Claude , Mécanicien - Équipement . A.H.A.
(extrait de son livre :
"Planer, mon rêve !")
...
toujours dans les parages de Port aux français, quelques
années plus tard, en décembre 1982...
- Des
chercheurs et des hommes... -
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